Fred Dervin, Raisons politiques 2014/2 (N° 54)

Introduction

1La notion d’« interculturel » est relativement récente. Issu des mondes de la recherche américains, et surtout du domaine de la communication, le terme « interculturel » est souvent attribué à l’anthropologue Edward T. Hall, chargé à la fin de la Seconde Guerre mondiale de former les diplomates américains aux rencontres « avec les autres cultures » afin d’éviter les conflits dont le monde entier venait de faire l’expérience [1][1]Øyvind Dahl, Iben Jensen, Peter Nynäs (dir.), Bridges of…. Bien sûr, même si la notion a fait officiellement son entrée dans les mondes universitaires tardivement, les phénomènes interculturels (qui ne portaient pas encore ce nom) ont été étudiés par des chercheurs appartenant à d’autres domaines, tels que l’anthropologie ou l’histoire. La spécificité de l’interculturel tient au fait que ce n’est pas un domaine en soi, mais plutôt une thématique qui concerne des champs aussi divers que la linguistique, l’éducation, le commerce, la littérature, etc. En outre, l’interculturel est traité souvent de façon différente selon les espaces géographiques, sous le terme de « multiculturel », ou celui de « transculturel », etc. Toutefois, ce qui rassemble les différentes approches, c’est l’importance représentée par le nationalisme méthodologique, c’est-à-dire « l’hypothèse que la nation/l’État/la société est la forme naturelle et politique du monde moderne [2][2]Andreas Wimmer et Nina Glick Schiller, « Methodological… ». À ses débuts, l’interculturel était fondé uniquement sur une approche « nationale » des cultures.

2La notion est toujours populaire au début du 21e siècle : de nombreux journalistes, décideurs et hommes politiques l’utilisent fréquemment, au même titre que des chercheurs de multiples domaines, sans toutefois lui donner une définition claire, pour parler d’immigration, d’éducation, d’échanges commerciaux, des arts, etc. ­ ce qui peut aboutir à des malentendus, des positionnements épistémologiques et méthodologiques ambigus. Quelques chercheurs ont tenté de préciser les diverses interprétations et utilisations de la notion d’interculturel : Martine Abdallah-Pretceille [3][3]Martine Abdallah-Pretceille, Vers une pédagogie…, Tania Ogay [4][4]Tania Ogay, De la compétence à la dynamique interculturelles,… en sciences de l’éducation ; P. Dahl et al., Adrian Holliday [5][5]Adrian Holliday, Intercultural Communication and Ideology,… en sociologie ; Fred Dervin [6][6]Fred Dervin, « Pistes pour renouveler l’interculturel en… et Donna Humphrey [7][7]Donna Humphreys, Intercultural Communication Competence : The… en linguistique appliquée et concernant l’éducation. Ils semblent s’entendre sur deux éléments : 1) il règne une certaine confusion entre les approches répertoriées qui font d’ailleurs l’objet d’amalgames ; 2) le culturalisme, i.e. la réduction de soi et de l’autre à des éléments culturels issus du « nationalisme méthodologique [8][8]Rainer Bauböck, Beyond Culturalism and Statism. Liberal… », est omniprésent ou « camouflé » dans les recherches. Cela pose, selon eux, des problèmes méthodologiques, éthiques et scientifiques. Leurs critiques principales se fondent notamment sur la place prépondérante que prend le concept de culture dans les démarches, au lieu de se concentrer sur l’inter- (la relation entre des individus) de l’interculturel. Certaines voix critiques ont même accusé les chercheurs et praticiens du domaine d’exercer une sorte de « racisme sans races » où la culture sert à juger l’altérité, à poser des hiérarchies entre elle et nous, mais aussi et surtout entre « cultures nationales ». Pour Ingrid Piller, une des récentes voix critiques, le mot culture dans ce domaine représente souvent un euphémisme pour la race ou l’ethnicité [9][9]Ingrid Piller, Intercultural Communication, Edinburgh,…. On pourrait dire la même chose du marqueur identitaire que représente l’État-Nation.

3Toutefois, l’interculturel est aujourd’hui la cible de nombreuses critiques et propositions de réorientations, qui certes demeurent minoritaires, mais commencent à faire de l’ombre à la polysémie qui la caractérise. L’ensemble de ces approches, comme nous le verrons, tente de rejeter en masse le nationalisme méthodologique.

4Programmatique par nature, cet article vise à proposer une nouvelle définition de l’interculturel capable de résister aux sirènes du nationalisme méthodologique. Tout comme le nationalisme méthodologique, nous sommes conscient du fait que celle-ci est aussi une idéologie volens nolens. Néanmoins, nous tenterons de démontrer qu’elle semble mieux adaptée aux réalités de notre époque et à une approche réflexive et critique de la recherche sur l’interculturel.

  1. Interculturel, culture et nationalisme méthodologique

5Les civilisations ne sont pas des plaques tectoniques qui se déplacent les unes contre les autres [10][10]Arshin Adib-Moghaddam, A Metahistory of the Clash of….

6Dans son ouvrage Fear of Small Numbers[11][11]Arjun Appadurai, Fear of Small Numbers. An essay on the…, Arjun Appadurai interroge les nouvelles anxiétés que connaît l’individu postmoderne en lien avec les biens, les langues, les immigrés et les investissements étrangers. Cette mondialisation accélérée, qui s’oppose d’un certain côté au nationalisme méthodologique, peut contribuer à un repli dans des identités et catégories restreintes pour s’en défendre [12][12]Amartya Sen, Identity and Violence, New Delhi, Penguin, 2006.. Le renforcement de l’identité nationale aux niveaux micro comme macro, qui, pour Zygmunt Bauman, « n’a jamais été comme les autres identités [13][13]Zygmunt Bauman, Identity, Cambridge, Polity Press, 2004, p. 23. », est lié directement à ce phénomène. Ce dernier explique : « Contrairement à d’autres identités qui ne demandent aucune allégeance ni de fidélité exclusive, l’identité nationale n’accepte pas la concurrence, et encore moins l’opposition [14][14]Ibid., notre traduction (« Unlike other identities that did not…. » Pour l’interculturel, c’est la culture nationale qui semble toujours et encore prendre le dessus sur toutes les autres affiliations pour analyser les rencontres interculturelles et/ou former à rencontrer l’Autre. Les caractéristiques nationales des individus sont mises en avant comme étant capables de les « contrôler ». La culture nationale devient alors un agent qui « désagentise » l’individu. Ainsi, pour Anne Phillips, « la culture est maintenant largement utilisée dans des discours qui nient l’action humaine, définissant les individus à travers leurs cultures, et traitant la culture comme l’explication de pratiquement tout ce qu’ils disent [15][15]Anne Phillips, Multiculturalism without Culture, Oxford, Oxford… ».

7Ceci va à l’encontre des analyses de la postmodernité qui prend forme depuis plusieurs décennies et que Zygmunt Bauman définit comme étant « liquide [16][16]Zygmunt Bauman, Culture in Modern Liquid Times, Cambridge,… » : « Ce monde, je l’appelle « liquide » parce que, comme tout liquide, il ne peut rester immobile et garder sa forme durablement. Tout, ou presque tout dans notre monde, ne cesse de changer : les modes que nous suivons et nos intérêts (changeant constamment d’attention, détournés aujourd’hui de certaines choses et de certain éléments qui nous attiraient hier, pour nous tourner vers des choses et phénomènes qui nous excitent aujourd’hui) [17][17]Ibid., notre traduction (« The world I call « liquid » because,…. » Dans ce monde liquide, qui est l’Autre ? Quelles sont les caractéristiques d’une culture nationale qui interagit en permanence avec le reste du monde, que le pays soit ou non un acteur prépondérant de la mondialisation ? Les approches constructivistes et postmodernes ont largement démontré que l’individu contemporain, selon les possibilités économiques, sociales et culturelles qui s’offrent à lui, est avant tout un « programmateur culturel » plutôt qu’un « membre d’une culture » [18][18]James Lull, Media, Communication, Culture : A Global Approach,…. Ainsi, pour Martine Abdallah-Pretceille, « chaque individu a la possibilité de s’exprimer et d’agir en s’appuyant non seulement sur des codes d’appartenance, mais aussi sur des codes de référence librement choisis [19][19]Martine Abdallah-Pretceille, Former et éduquer en contexte… ».

8L’idée de culture nationale, créée à partir de la naissance de la modernité au 18e siècle dans certains pays européens, puis plus tard dans d’autres contextes, va à l’encontre du « liquide » et représente la plupart du temps le « solide » qui ne change pas de forme, un peu comme s’il était gravé dans la pierre. Bien sûr, les règles et les recettes culturelles issues des représentations que les institutions officielles ont imposées et co-construites semblent faciliter notre compréhension de soi et de l’autre : si je connais ma culture nationale et celle de l’autre, nous pourrons alors communiquer l’un avec l’autre. On a là un bel exemple de ce que l’anthropologie a nommé le culturalisme, une forme d’essentialisme liée à une version réduite de la culture nationale.

9Joana Briedenbach et Pál Nyíri [20][20]Joana Briedenbach et Pál Nyíri, Seeing Culture Everywhere,… résument de façon pertinente l’idée du culturalisme dans leur analyse des débordements et du « terrorisme de la cohérence [21][21]Michel Maffesoli, La connaissance ordinaire : précis de… » qu’il impose en essayant de montrer que l’on peut expliquer les rencontres interculturelles par la culture nationale uniquement. Pour Unni Wikan, on doit s’éloigner d’une vision unicitaire et simpliste de la culture, car celle-ci peut être utilisée à des fins politiques et personnelles pour manipuler les siens ou les autres [22][22]Unni Wikan, Generous Betrayal, Chicago, Chicago University…. Le problème majeur de ce concept est qu’il a tendance à exagérer les différences externes et à diminuer les différences internes à travers certains espaces tels que les pays [23][23]Ibid., p. 87.. Pour Dorothy Holland et Naomi Quinn, « La culture, c’est ce qui nous permet de voir, mais rarement ce que l’on voit [24][24]Dorothy Holland et Naomi Quinn, Cultural Models in Language and…. »

10Dans son ouvrage Intercultural communication and Ideology, Adrian Holliday note quant à lui que « De nombreux individus considèrent que la communication interculturelle n’a rien à voir avec les préjugés ou les questions liées au Centre-Ouest, mais avec des événements, des pratiques, des comportements et des valeurs culturels inconnus et « innocents » tels que les différents styles de gestion des interactions, les relations familiales, les façons de s’habiller, les formules de politesse, les attitudes face au privé, et les façons de faire [25][25]Adrian Holliday, Intercultural Communication and Ideology, op.…. » Il critique ainsi l’absence de discussions politiques dans ce domaine en ce qui concerne notamment les questions d’inégalité, d’hégémonie, de pauvreté, etc [26][26]Ibid.. Il s’élève également contre l’absence d’intersectionnalité entre divers composants de l’identité tels que le sexe, l’âge, la position sociale, les émotions, etc., au lieu de se concentrer uniquement sur la culture nationale [27][27]Ibid., p. 187.. Sa démarche propose d’examiner comment la culture fonctionne avec les préjugés dans la vie de tous les jours et mène souvent à la « diabolisation » (demonization) de l’autre, cet étranger [28][28]Ibid., 2010, p. ix.. Imposer une culture nationale à un individu, dans le cadre de la recherche ou celui par exemple de la formation, présente pour François de Singly « un abus de pouvoir », voire une « forme de totalitarisme » [29][29]François de Singly, Libres ensemble. L’individualisme dans la…. Dans une étude récente, je démontre avec Heidi Layne [30][30]Fred Dervin et Heidi Layne, « A Guide to Interculturality for… à quel point le nationalisme méthodologique est omniprésent dans un document rédigé pour des étudiants internationaux dans une université finlandaise. Le document, destiné à orienter les étudiants dans le système universitaire finlandais, constitue une tentative d’objectiviser la culture (nationale) finlandaise. Le problème que rencontrent les auteurs du document, sans s’en rendre probablement compte, est que derrière chaque commentaire-recette se cache un ethnocentrisme affligeant qui positionne clairement les Finlandais comme étant supérieurs et plus sérieux que les autres. Dans cet exemple, le mot « valeur » est utilisé pour justifier un tel argument : « En général il est très facile de traiter avec les Finlandais ; quand un Finlandais promet de se charger de quelque chose, il le fait. Nos valeurs veulent qu’une promesse soit tenue et cela s’applique également aux professeurs, enseignants et autres membres du personnel [31][31]Ibid., notre traduction (« Handling issues with Finns, however…. » Il est très intéressant de voir ici que ce type de commentaires est omniprésent dans de nombreux ouvrages consacrés à l’interculturel dans lesquels les valeurs « nationales » associées au temps, à l’espace, à la politesse et à la ponctualité sont (encore) mises en scènes pour comparer différentes cultures.

  1. Une autre forme de « nationalisme méthodologique » : la « diversité de façade » du multiculturalisme

11Comme nous l’affirmions plus haut, d’autres notions viennent parfois concurrencer l’interculturel. Une différence géopolitique peut être perçue, notamment dans l’emploi des étiquettes « interculturelle » et « multiculturelle ». Politiquement, celles-ci ont souvent été opposées par leurs origines : la seconde a émergé aux États-Unis (multiculturelle), la première en Europe (interculturelle). En sciences de l’éducation, l’éducation multiculturelle est souvent décrite comme s’intéressant davantage à l’altérité et la diversité intérieures (minorités « raciales », sexuelles, etc.) au-delà de la nationalité, tandis que l’éducation interculturelle serait directement liée à l’arrivée massive d’immigrés en Europe dans les années 1970. Par ailleurs, le multiculturel a été souvent opposé à l’interculturel pour ses pratiques de « mosaïques des cultures internes » qui célébraient la différence alors que l’interculturel était plus dynamique, attaché avant tout aux relations entre des individus issus de pays différents et de diverses nationalités [32][32]Martine Abdallah-Pretceille, Former et éduquer en contexte…. D’autres métaphores ont été utilisées pour décrire l’approche multiculturelle : l’« arc-en-ciel », le « patchwork », « les crayons de couleur », etc. De nos jours, cette dichotomie semble s’effacer dans le domaine de la recherche (mais pas forcément dans celui de la politique) car, d’une part, les centres d’intérêts des « interculturalistes » et ceux « multiculturalistes » se ressemblent (justice sociale, inclusion, anti-discrimination, intersectionalité des identités au lieu de la simple identité nationale ou culturelle), et, d’autre part, les approches au sein de ces domaines tendent à se multiplier et même, parfois, à s’opposer.

12Toutefois, tout comme le nationalisme méthodologique est de plus en plus critiqué dans la recherche sur l’interculturel, les limites du concept de diversité « interne » comme « externe » sont également soulignées. Dans son ouvrage polémique, Diversity. The Invention of a Concept, Peter Wood critique le fait que « La diversité tente de trouver une unité dans nos multiplicités. La diversité, dans sa nouvelle forme, fait émerger ces multiplicités sans les problématiser [33][33]Peter Wood, Diversity. The Invention of a Concept, San…. » Dans son analyse des métaphores mentionnées plus haut pour désigner le multiculturalisme, il écrit : « Ce qui manque, c’est la séparabilité radicale de chacune des parties : la couleur qui ne veut pas faire partie de l’arc-en-ciel, le morceau de tissu qui pend en dehors de la couette [34][34]Ibid., p. 96, notre traduction (« What’s missing is the radical…. »

13Le chercheur décrie également la prépondérance de l’idée de différence quand on parle de diversité, et du manque d’intérêt que les similarités semblent représenter [35][35]Ibid., p. 21.. Il en tire la conclusion que la diversité qui semble alors intéresser le chercheur est « artificielle » voire « imaginaire [36][36]Ibid., p. 29. » et qu’elle mène trop facilement à des étiquetages d’identités limitées. Peter Wood écrit : « La diversité artificielle se présente comme bénigne, mais elle en est loin. Nous pouvons sentir qu’être en faveur de la diversité c’est être en faveur de l’équité, mais si nous nous arrêtons un instant pour regarder et réfléchir sur les mécanismes qui se cachent derrière la diversité artificielle, nous devrions nous apercevoir que tout cela est faux. La diversité artificielle est, par nature, déshumanisante. Elle nous transforme tous en simples représentants de groupes sociaux ; elle nous prive de notre individualité et nous rend complices en refusant la pleine humanité des autres [37][37]Ibid., p. 46, notre traduction (« Artificial diversity presents…. » Pour lui, cette approche de l’Autre pollue l’éducation américaine à tous les niveaux du système éducatif. On retrouve dans ces arguments les critiques de la culture nationale et du nationalisme méthodologique afférent décrites plus haut : l’individu devient un objet, plutôt qu’un agent actif des interactions, cette « diversité de façade » permettant alors d’expliquer les relations entre soi et l’autre. Même si l’idée de diversité permet d’aller un peu au-delà de la seule catégorie de l’État-Nation, on voit aussi qu’elle a des limites.

  1. Vers de nouveaux essentialismes méthodologiques ?

14Est-il alors possible de travailler sur l’interculturel sans catégorie telle que la culture ou la diversité ? Nous retiendrons ici les critiques des catégories sociales en recherche proposées par Alex Gillespie, Caroline Howarth et Flora Cornish [38][38]Alex Gillespie, Caroline Howarth et Flora Cornish, « Four…. Pour ces psychologues sociaux, au même titre que les catégories sociales de classe sociale, de nationalité et d’ethnicité, la catégorie culturelle nationale pose d’énormes difficultés [39][39]Ibid., p. 392.. Elles sont selon eux problématiques pour les raisons suivantes : elles représentent toutes une perspective spécifique ; elles sont historiques ; elles sont remises en question par l’hypermobilité actuelle ; elles contribuent à construire des phénomènes qu’elles tentent de décrire [40][40]Ibid..

15Passons ces éléments en revue. Les catégories sociales représentent une perspective spécifique car il nous est impossible en tant que chercheur de placer nos participants dans une catégorie qui correspond véritablement à ce que ceux-ci ressentent ou comment ils souhaiteraient être identifiés. Ainsi, en référence à une étude dans le nord de l’Inde, les auteurs décrivent les contradictions entre les perceptions de la culture Ladakh des touristes et de celles des habitants du village [41][41]Ibid., p. 393.. Pour le chercheur en interculturel, il se doit de problématiser ces catégories et de positionner clairement leurs interprétations (qui dit quoi à propos de qui/quoi ?). Le chercheur doit également éviter d’enfermer ses participants dans des « boites analytiques » fermées. Une jeune étudiante d’Oxford en Angleterre, qui participait au projet I am, too, Oxford ­ un projet qui tente de donner la parole aux représentants de minorités des campus de la prestigieuse université ­ appelait les chercheurs travaillant à partir d’approches postcoloniales et critiques d’éviter de « parler pour elle ». Le deuxième argument soutenu par Gillespie et al. concerne l’historicité des catégories sociales : toutes ces catégories se transforment car les groupes humains changent [42][42]Ibid., p. 394.. Cet argument est primordial car de nombreux représentants de « cultures nationales » semblent être « immobilisés dans le passé » [43][43]Ibid.. Pour Ben Chu, par exemple, la Chine semble souvent enfermée dans la « cage de fer d’une culture rigide [44][44]Ben Chu, Chinese Whispers, New York, Weidenfeld & Nicolson,… ». J’ai démontré comment la recherche sur les étudiants chinois en Europe semble suivre ce principe [45][45]Fred Dervin, « Pistes pour renouveler l’interculturel en….

16Un autre argument soutenu par Alex Gillespie, Caroline Howarth et Flora Cornish concerne le fait que tout individu est amené à évoluer entre différentes catégories identitaires selon les contextes qu’il traverse et les interlocuteurs avec lesquels il s’entretient [46][46]Alex Gillespie, Caroline Howarth et Flora Cornish, « Four…. Les chercheurs expliquent qu’« Étant donné que les êtres humains ont une mémoire, les individus devraient être considérés comme accumulant des rôles et des identités. Le soi ne peut être compris comme étant un rôle ou une identité unique [47][47]Ibid., notre traduction (« Given that humans have memory,…. » Enfin, selon eux, les chercheurs ont une responsabilité face aux catégories qu’ils utilisent, surtout celles issues de la doxa[48][48]Ibid., p. 396.. En effet, du fait de l’autorité symbolique de nombreux chercheurs, certaines de ces catégories (et identifications de l’Autre) sont légitimées même si elles sont contestables (la couleur de la peau, l’ethnicité, le genre, etc., par exemple).

17Cette discussion sur la problématique des catégories nous mène à considérer l’émergence de nouvelles formes de nationalisme méthodologique dans la recherche sur l’interculturel. Alors que les critiques adressées au culturalisme énoncées supra semblent acceptées de plus en plus, d’autres « lignes abyssales [49][49]Pour reprendre l’expression de Souza Santos, « From an… » (ré-)apparaissent : Est/Ouest, Nord/Sud, Global/Local, individualiste/collective, Digital natives/Digital migrants, etc. Pour Anne Cheng [50][50]Anne Cheng (dir.), La pensée en Chine aujourd’hui, Paris,…, il faudrait « en finir avec le binarisme, cette tendance à construire la réalité en opposant des dichotomies (Orient/Occident, Chine/Grèce, etc.) d’autant plus séduisante et satisfaisante qu’elle flatte une propension naturelle a la symétrie comme au retour narcissique sur soi-même ». Lors d’un séminaire doctorale européen où l’on promettait « d’aller au-delà du nationalisme méthodologique », aucun participant ne semblait gêné par le discours omniprésent opposant Est et Ouest, la Chine et les Occidentaux, etc. Les mêmes idées problématiques relevées plus haut pour le nationalisme méthodologique y apparaissaient. Par exemple, et à nouveau en relation aux Chinois, ceux-ci étaient « accusés » en permanence d’être collectivistes et donc incapables d’être autonomes.

  1. L’interculturel au-delà des « -ismes » méthodologiques

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L’individu doit avoir les moyens de s’approprier son origine et doit avoir aussi la possibilité de refuser son origine [51][51]François de Singly, Libres ensemble, Paris, Le Livre de Poche,….

19En sociologie/études des mobilités, Monika Büscher, John Urry, Katian Witchger [52][52]Monika Büscher, John Urry, Katian Witchger (dir.), Mobile… proposent une certaine fluidité méthodologique pour contrecarrer le nationalisme méthodologique en essayant « de se déplacer avec et être déplacés par le fugitif, le dispersé, le multiple, le non-causal, le sensoriel, l’émotionnel et le kinesthésique [53][53]Notre traduction (« to move with, and to be moved by, the… ». Ce que nous proposons pour l’interculturel est similaire : un interculturel sans culture nationale, dichotomies questionnables ou « -ismes » qui peuvent limiter les analyses des rencontres interculturelles.

20Passons en revue les changements qui pourraient intervenir dans le traitement d’un interculturel au-delà des « -ismes ». Nous basons ce qui suit sur un article de Bryony Hoskins et Momodou Sallah [54][54]Bryony Hoskins et Momodou Sallah, « Developing Intercultural… qui remarquent l’importance croissante, comme nous l’avons souligné plus haut, de se détourner du concept de culture, en particulier dans sa compréhension solide, rigide et essentialisante : « Cet accent simpliste mis sur la culture cache des relations de pouvoir inégales, notamment la pauvreté, la violence, les inégalités structurelles telles que le racisme et les possibilités d’avoir des identités multiples. Cela nous évite de débattre des forces structurelles plus larges du capitalisme, du racisme, du colonialisme et du sexisme [55][55]Ibid., p. 114, notre traduction (« This simplistic focus on…. » Les auteurs soulignent également l’importance d’intégrer des dimensions politiques dans la mise en place de l’interculturel ou du multiculturel en éducation.

21Dans ce qui suit, nous proposons donc de recentrer l’enseignement et la recherche de l’interculturel, mais aussi ses discussions sociétales, sur les aspects suivants. Tout d’abord, en suivant Bryony Hoskins et Momodou Sallah, il semble essentiel pour tous les acteurs de l’interculturel de s’interroger systématiquement sur les phénomènes clés de discrimination et d’inégalité mentionnés supra aux niveaux individuels et structurels (sexisme, racisme, colonialisme) [56][56]Ibid., p. 123.. L’interculturel n’est jamais ni neutre ni apolitique : il faudrait donc engager la politique davantage dans des positionnements clairs et revendicatifs. C’est pourquoi il paraît également important de prendre en compte les systèmes politiques dans une démarche diachronique afin d’analyser les constructions identitaires qui se déroulent sous nos yeux. Comme nous l’avons vu, le concept de pouvoir devient alors central, notamment dans ses façons de se (con)fondre avec des discours culturalistes et essentialistes.

22À ces objectifs, nous souhaiterions proposer de prêter une attention particulière aux dialogues et débats interdisciplinaires qui sont pertinents pour l’interculturel ­ afin d’éviter d’emprunter des modèles et définitions dépassés dans d’autres domaines et d’enrichir nos analyses et les rendre plus justes. Il s’agirait également de prendre au sérieux les phénomènes d’intersectionalité des identités pour éviter de réduire les participants à des « robots culturels ». L’intersectionalité se définit comme « les effets complexes, irréductibles, variées et variables qui découlent de la mise en abyme de multiples axes de différenciation (économique, politique, culturelle, psychique, subjective et expérientielle) dans des contextes historiques spécifiques [57][57]Avtar Brah et Ann Phoenix, « Ain’t I A Woman ? Revisiting… ».

23Pour le chercheur, cela a des conséquences importantes. Il se doit, à partir de là, d’éviter d’avoir recours à des méthodes de recherche monologiques (« individualisme méthodologique ») qui ne prend en compte qu’un seul interlocuteur. Shaun Gallagher propose d’inclure systématiquement dans la recherche des analyses du Self-in-the-other and the other-in-the-self[58][58]Shaun Gallagher, « A philosophical Epilogue on the Question of… (« soi-dans-l’autre et de l’autre-dans-le-soi ») qui constitue la complexité de chaque rencontre. Pour finir, ce même chercheur doit se battre pour faire accepter que les interactions humaines sont souvent remplies de jeux, imaginaires et rêves, qui lui sont parfois impossibles à analyser. En effet, Robert Jay Lifton nous rappelle que : « Nous sommes assaillis par une contradiction : éduqués dans les vertus de la constance et de la stabilité ­ que ce soit des individus, des groupes ou des nations ­ notre monde et nos vies semblent inconstantes et entièrement imprévisibles [59][59]Robert Jay Lifton, The Protean Self : Human Resilience in an…. » Les mots-clés de complexité et confusion, qui s’éloignent de la logique et des catégorisations du nationalisme méthodologique, doivent servir à invertir la direction habituelle des recherches sur l’interculturel.

Conclusion

24Le nationalisme méthodologique a longtemps été un des attributs de l’interculturel, dans la plupart des domaines qui se sont intéressés à la notion. Bien que toujours présent dans les mondes de la recherche et des pratiques autour de l’interculturel, il semble être remis en question et remplacé par d’autres paradigmes qui posent souvent d’autres problèmes. Pour Alain Berthoz, « nous sommes écrasés par la complexité [60][60]Alain Berthoz, La simplexité, Paris, Odile Jacobs, 2009, p. 9. ». Il utilise une comparaison avec Thésée perdu dans un labyrinthe sans fil d’Ariane lui permettant de retrouver son chemin pour décrire ce à quoi l’individu contemporain fait face [61][61]Ibid., p. 8.. Le chercheur en interculturel, même s’il a abandonné certains fils tels que la culture ou le nationalisme méthodologique, a recours à d’autres « -ismes » qui l’aident peu à trouver une issue de secours. Face à ce vide, il semble retomber alors dans des formes de terra ferma, qui ne l’aident pas à traiter les participants de sa recherche de manières plus éthique ou adaptée à faire face à la complexité et aux diversités réelles du monde.

25L’interculturel au-delà des « -ismes » méthodologiques proposé dans cet article correspond à une nouvelle façon de voir le monde, de problématiser le trait d’union entre soi et l’autre, mais aussi d’inclure le micro- et macro-politique dans les discussions autour des relations interculturelles. On voit dans cette approche la primordialité du travail identitaire, du concept de pouvoir et de l’importance du contexte d’interaction ­ des alternatives essentielles au simple nationalisme méthodologique.

Notes

Øyvind Dahl, Iben Jensen, Peter Nynäs (dir.), Bridges of Understanding. Perspectives on Intercultural Communication, Oslo, Unipub, 2006.

Andreas Wimmer et Nina Glick Schiller, « Methodological Nationalism and Beyond : Nation-State Building, Migration and the Social Sciences », Global networks, vol. 2, no 4, 2002, p. 302, notre traduction (« the assumption that the nation/state/society is the natural and political form of the modern world »).

Martine Abdallah-Pretceille, Vers une pédagogie interculturelle, Paris, Anthropos, 1986.

Tania Ogay, De la compétence à la dynamique interculturelles, coll. « Transversales : Langues, sociétés, cultures et apprentissages », no 1, Bern, Peter Lang, 2001.

Adrian Holliday, Intercultural Communication and Ideology, Londres, Sage, 2011.

Fred Dervin, « Pistes pour renouveler l’interculturel en éducation », Recherches en éducation, no 9, novembre 2010, p. 32-41.

Donna Humphreys, Intercultural Communication Competence : The State of Knowledge. Report prepared for CILT. The National Centre for Languages, 2007 : http://www.cilt.org.uk.proxy.bib.uottawa.ca/standards/donnareport.pdf. Consulté le 13 mai 2011.

Rainer Bauböck, Beyond Culturalism and Statism. Liberal Responses to Diversity. Europshere working paper series, no 6, 2008 : http://eurospheres.org/files/2010/08/plugin-Eurosphere_Working_Paper_6_Baubock.pdf. Consulté le 13 avril 2013.

Ingrid Piller, Intercultural Communication, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2011, p. 25.

Arshin Adib-Moghaddam, A Metahistory of the Clash of Civilisations : Us and Them Beyond Orientalism, New York, Columbia University Press, 2012, p. 19, notre traduction (« Civilizations are not tectonic plates that move against each other »).

Arjun Appadurai, Fear of Small Numbers. An essay on the Geography of Anger, Durham, Duke University Press, 2006.En ligne

Amartya Sen, Identity and Violence, New Delhi, Penguin, 2006.

Zygmunt Bauman, Identity, Cambridge, Polity Press, 2004, p. 23.

Ibid., notre traduction (« Unlike other identities that did not demand unequivocal allegiance and exclusive fidelity, national identity would not recognize competition, let alone an opposition »).

Anne Phillips, Multiculturalism without Culture, Oxford, Oxford University Press, 2007, p. 9, notre traduction (« culture is now widely employed in a discourse that denies human agency, defining individuals through their culture, and treating culture as the explanation for virtually everything they say »).

Zygmunt Bauman, Culture in Modern Liquid Times, Cambridge, Polity Press, 2010, p. 1.

Ibid., notre traduction (« The world I call « liquid » because, like all liquids, it cannot stand still and keep its shape for long. Everything or almost everything in this world of ours keeps changing : fashions we follow and the objects of our attention (constantly shifting attention, today drawn away from things and events that attracted it yesterday, and to be drawn away tomorrow from things and events that exite us today) »).

James Lull, Media, Communication, Culture : A Global Approach, Cambridge, Polity Press, 2000, p. 268.

Martine Abdallah-Pretceille, Former et éduquer en contexte hétérogène, Paris, Anthropos, 2003, p. 15.

Joana Briedenbach et Pál Nyíri, Seeing Culture Everywhere, Washington, University of Washington Press, 2009.

Michel Maffesoli, La connaissance ordinaire : précis de sociologie compréhensive, Paris, Librairie des Méridiens, 1985, p. 28.

Unni Wikan, Generous Betrayal, Chicago, Chicago University Press, 2002, p. 76.

Ibid., p. 87.

Dorothy Holland et Naomi Quinn, Cultural Models in Language and Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 14, notre traduction (« Culture is what one sees with, but seldom what one sees »).

Adrian Holliday, Intercultural Communication and Ideology, op. cit., p. 18, notre traduction (« Many (people) might consider that a lot of intercultural communication has nothing to do with prejudice or issues with the Centre-West, but with ´?nnocent’ unfamiliar cultural events, practices, behaviour and values such as different management styles, family relations, dress codes, forms of address, attitudes to privacy, and modes of getting things done »).

Ibid.

Ibid., p. 187.

Ibid., 2010, p. ix.

François de Singly, Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Le Livre de Poche, 2003, p. 91.

Fred Dervin et Heidi Layne, « A Guide to Interculturality for International and Exchange Students : an Example of Hostipitality ? », Journal of Multicultural Discourses, vol. 8, no 1, 2013, p. 1-19.En ligne

Ibid., notre traduction (« Handling issues with Finns, however is usually very easy ; when a Finn promises to take care of something, consider it done. According to our values, people are expected to deliver what they have promised and this also applies to all the professors, teachers and other staff members »).

Martine Abdallah-Pretceille, Former et éduquer en contexte hétérogène, Paris, Anthropos, 2003.

Peter Wood, Diversity. The Invention of a Concept, San Francisco, Encounters Books Diversity, 2003, p. 3, notre traduction (« Diversity attempts to find a oneness in our many-ness. Diversity in its new form tends to elevate many-ness for its own sake »).

Ibid., p. 96, notre traduction (« What’s missing is the radical separateness of each of the parts : the color that does not want to be part of the rainbow, the fabric that dangles outside the quilt »).

Ibid., p. 21.

Ibid., p. 29.

Ibid., p. 46, notre traduction (« Artificial diversity presents itself as benign, but is far from it. We may feel that to be in favor of diversity is to be in favor of fairness, but if we stop to look at and think about the mechanisms by which artificial diversity is pursued, we should recognize that those feelings are a false guide. Aritificial diversity is, essentially, dehumanizing. It turns us each into mere exponents of social groups ; it denies us our individuality ; and it makes us complicit in denying the full humanity of others. »).

Alex Gillespie, Caroline Howarth et Flora Cornish, « Four Problems for Researchers Using Social Categories », Culture & Psychology, vol. 18, no 3, 2012, p. 391-402.En ligne

Ibid., p. 392.

Ibid.

Ibid., p. 393.

Ibid., p. 394.

Ibid.

Ben Chu, Chinese Whispers, New York, Weidenfeld & Nicolson, 2013, p. 48.

Fred Dervin, « Pistes pour renouveler l’interculturel en éducation », Recherches en éducation, no 9, novembre 2010, p. 32-41.

Alex Gillespie, Caroline Howarth et Flora Cornish, « Four Problems for Researchers Using Social Categories », art. cité, p. 395.

Ibid., notre traduction (« Given that humans have memory, individuals must be seen as accumulations of roles and identities. The self cannot be understood as a single role or identity »).

Ibid., p. 396.

Pour reprendre l’expression de Souza Santos, « From an Epistemology of Blindness to an Epistemology of Seeing », in Boaventura de Souza Santos (dir.), Cognitive Justice in a Global World : Prudent Knowledges for a Decent Life, Plymouth, Lexington Books, 2007.

Anne Cheng (dir.), La pensée en Chine aujourd’hui, Paris, Folio, 2007, p. 9.

François de Singly, Libres ensemble, Paris, Le Livre de Poche, 2003, p. 58.

Monika Büscher, John Urry, Katian Witchger (dir.), Mobile Methods, New York, Routledge, 2011, p. 1.

Notre traduction (« to move with, and to be moved by, the fleeting, distributed, multiple, non-causal, sensory, emotional and kinaesthetic »).

Bryony Hoskins et Momodou Sallah, « Developing Intercultural Competence in Europe : the Challenges », Language and Intercultural Communication, vol. 11, no 2, 2011, p. 113-125.En ligne

Ibid., p. 114, notre traduction (« This simplistic focus on culture hides unequal power relations, including poverty, violence, structural inequalities such as racism and the possibilities of multiple identities. It avoids a discussion of the wider structural forces of capitalism, racism, colonialism, and sexism »).

Ibid., p. 123.

Avtar Brah et Ann Phoenix, « Ain’t I A Woman ? Revisiting Intersectionality », Journal of International Women’s Studies, vol. 5, no 3, p. 75-86, p. 76, notre traduction (« the complex, irreducible, varied, and variable effects which ensue when multiple axes of differentiation ­ economic, political, cultural, psychic, subjective and experiential ­ intersect in historically specific contexts »).

Shaun Gallagher, « A philosophical Epilogue on the Question of Autonomy », in Hubert J. M. Hermans et Thorsten Gieser (dir.), Handbook of the Dialogical Self Theory, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, p. 492.

Robert Jay Lifton, The Protean Self : Human Resilience in an Age of Fragmentation, New York, Basic Books, R. J., 1993, p. 1.

Alain Berthoz, La simplexité, Paris, Odile Jacobs, 2009, p. 9.

Ibid., p. 8.

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