Marco Micone, Le Devoir, 24 janvier 2020

Il en va du nationalisme comme du capitalisme. Les écoles de pensée étant multiples et contradictoires, il n’y a qu’une façon d’y voir clair : se demander à qui cela profite.

Un regard rapide sur le dernier siècle nous apprend que le capitalisme, surtout dans sa version néolibérale, et le nationalisme, sauf lorsqu’il a servi de ferment à la décolonisation, ont rarement profité aux moins fortunés des citoyens. L’erreur de ces derniers serait de croire qu’il n’y a pas d’alternative au premier et que la variante caquiste du second est à leur avantage.

Le moment révélateur du nouveau nationalisme québécois a été lorsque le premier ministre a déclaré avoir redonné la fierté aux Québécois. Pourtant, ni un projet de société exaltant ni quelque vision novatrice que ce soit ne sont à l’origine de ce noble sentiment. Celui-ci ne s’explique que par l’adoption de la loi sur la laïcité qui visait une communauté immigrante parmi les plus vulnérables et, de surcroît, peu nombreuse.

Il ne faut pas s’étonner si ni M. Legault ni les commentateurs politiques n’ont cherché à en dévoiler la cause. Il valait mieux que cela reste du domaine du sous-entendu, car à vaincre aux dépens des faibles, on triomphe sans gloire et dans la honte.

Nation

Pour ceux qui n’auraient pas compris de quel bois se chauffe le premier ministre, ils n’ont qu’à lire sa déclaration lors du congrès de l’aile jeunesse de son parti. En quatre phrases, « encaquées » dans un paragraphe, il résumait sa pensée ainsi : « lorsqu’on parle de société, il y a une société. Cela suppose qu’il y a une nation. Ça suppose qu’il y a une famille ». Et il terminait : « on n’a pas à être gênés d’être nationalistes » […].

Nous vivons une période de régression. De la nation civique et inclusive, fondée sur l’égalité de tous les citoyens, nous sommes passés à celle de nature ethnoculturelle […].

Ce nationalisme rabougri et mesquin, délesté de son horizon progressiste et de son idéal souverainiste, sert à évacuer de l’espace public le discours de classe et à substituer des leurres identitaires à des revendications sociales. Le plus inquiétant est que ce gouvernement est plébiscité par plus des deux tiers des francophones malgré les « demi-mesures », les promesses non tenues, la brutalité et l’incompétence démontrées dans les dossiers concernant l’immigration et sa conversion tardive — et peu convaincante — à la cause de l’environnement.

On ne peut même pas lui attribuer le mérite d’une saine gestion des finances publiques puisque les surplus résultent de la « couillardise » d’un neurochirurgien prostré devant le dogme néolibéral. Cette étonnante indulgence à l’égard du gouvernement Legault serait-elle due au fait qu’il a eu l’audace de faire enfin la job aux immigrants ?

Cheval de Troie

Le nationalisme de Legault sert aussi de cheval de Troie au néolibéralisme, même si on dit de lui qu’il n’est pas néolibéral. Rien d’étonnant à cela. Nous sommes désormais des poissons qui ne voient plus le bocal. Le succès de l’ordre néolibéral tient au fait que son hégémonie est totale, que nous sommes naïvement convaincus qu’il n’y a pas d’alternative et qu’il a réussi à nous inculquer ses manières de voir le monde.

Le néolibéralisme s’est installé à demeure depuis les années quatre-vingt, en Occident, et ce n’est pas une petite société comme la nôtre qui allait y échapper. Legault est l’actuel participant d’une course de relais précédé par Bouchard, Charest et Couillard. Jusqu’à maintenant, aucun n’a échappé le témoin. Il suffirait d’un ralentissement économique pour qu’il devienne aussi décomplexé comme néolibéral qu’il l’est comme nationaliste, lui qui déjà, en 2000, exigeait un contrat de performance de la part des universités comme si c’étaient des entreprises.

La phase la plus décisive de l’adaptation à la rationalité néolibérale a débuté avec la loi sur le déficit zéro et le Fonds des générations, une mystification démagogique et nouveau bas de laine anachronique, alors que la meilleure manière d’aider les nouvelles générations serait d’investir dans les institutions, piliers de l’État social, au lieu de les asphyxier pour faire place au privé […].

La performance de ses prédécesseurs dispense, pour le moment, le premier ministre de courir aussi vite qu’eux. Tout laisse croire, cependant, qu’il n’aura pas à rougir de sa contribution étant donné sa préférence pour les travailleurs immigrés temporaires donnés en pâture aux employeurs, le détournement d’une bonne partie des surplus vers le Fonds et la capitulation de son ministre des transports devant la multinationale Uber en la justifiant par une rhétorique on ne peut plus néolibérale de modernisation de l’industrie du taxi qui, comme par hasard, est surreprésentée par les immigrants.

Il n’y a pas de fatalité en histoire. Le Québec tel qu’il est n’était pas inéluctable. Ce que nous sommes est le résultat de rapports de forces disproportionnés, de la crédulité des dominés et de la ruse des dominants, de l’insatiable soif de pouvoir et de richesse d’un petit nombre, mais aussi d’idéaux lamentablement dégénérés en carrières. Le destin du Québec a été de tout temps de voler de ses propres ailes. Si on n’y prend garde, Legault en fera un de ces albatros « maladroits et honteux, laissant piteusement leurs grandes ailes blanches, comme des avirons, traîner à côté d’eux ». (Charles Baudelaire)

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