CHARLES GAGNON, Le Devoir 5 janvier 1972

Charles Gagnon est à l’emploi du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal. Associé à Pierre Vallières au cours des longs procès qui entourèrent « l’affaire La Grenade », il commente dans cette libre opinion le choix que Vallières a annoncé en décembre dernier. D’accord avec Vallières sur la nécessité d’abandonner la violence felquiste, Gagnon explique pourquoi il ne saurait accepter l’option péquiste de l’auteur des Nègres blancs d’Amérique

Que les masses laborieuses québécoises doivent aujourd’hui cesser tout appui au Front de libération du Québec (F.L.Q.) et donner leur adhésion au Parti québécois (P.Q.) n’est même pas une question possible; les masses n’ont jamais adhéré ni à l’une ni à l’autre de ces « organisations ». Quelques-unes des actions du F.L.Q. ont suscité une certaine estime populaire. Des secteurs importants des classes laborieuses ont voté pour le P.Q. aux dernières élections et continuent de s’y référer. Mais sympathie et appui passager ne sont pas adhésion militante. La différence est fondamentale entre un pôle, une point de référence, idéologique et une organisation de lutte politique.

Le « choix » urgent auquel Pierre Vallières tente d’amener les Québécois (Vallières parle en effet du « peuple » et de la « masse » comme d’une totalité indifférenciée)[1] ne peut se comprendre qu’à l’intérieur d’une problématique essentiellement petite-bourgeoise, où le F.L.Q. est considéré uniquement l’aile radicale du mouvement indépendantiste, dont le P.Q. se présente dorénavant comme la direction et le porte-parole le plus autorisé. On serait tenté de dire « que les bourgeois se démerdent avec leurs angoisse existentielles : les uns retrouveront « leur liberté et leurs potentialités propres » (l’expression est de Vallières) dans l’activisme politique, les autres dans le « pot » (la proposition n’est pas de Vallières) ». Mais le peuple justement n’est pas composé que de petits-bourgeois angoissés.

Le « choix » des classes laborieuses est donc celui, essentiellement politique, de comment intervenir, pour en prendre un jour la direction dans la lutte de libération nationale québécoise. À défaut d’un instrument approprié d’intervention, d’un instrument de lutte politique, la question devient celle du comment bâtir cette organisation de lutte de classe. L’analyse de la conjoncture, du « moment actuel », est essentielle à la juste solution de ce problème de fond, à condition qu’on ne réduise pas celle-ci à une addition tout à fait subjective d’éléments disparates et souvent superficiels.

Le mythe de l’État-levier

Analyser la conjoncture à partir des seuls éléments immédiatement apparents de la situation politique à un moment donné, c’est adopter la position de départ de l’opportunisme petit-bourgeois. Au Québec comme ailleurs, les contradictions qui opposent les diverses fractions de la bourgeoisie locale à l’impérialisme sont finalement déterminées par les rapports économiques, tout comme celles qui opposent les classes laborieuses à la bourgeoisie d’ici et à l’impérialisme. Mais, comme la fraction nationaliste de la bourgeoisie québécoise espère, souhaite régler tous ses problèmes sans s’attaquer aux rapports capitalistes, il est inévitable qu’elle débouche sur une idéologie qui privilégie le politique. L’indépendance, au sens strictement juridique du terme, est alors perçue et présentée comme la clé du progrès économique et de l’épanouissement culturel de la « nation ». Acculée au pied du mur par le développement même du capitalisme impérialiste, qui n’a plus besoin d’elle que pour des tâches secondaires et qui sont même en voie de disparition dans bien des cas, la bourgeoisie nationaliste n’a qu’un espoir : l’État libre du Québec, c’est-à-dire un État dont elle serait maître. D’où le mythe, si consciencieusement entretenu par le chef actuel du P.Q., de l’ « État-levier ». Et d’où la prétention ridicule que, devant la nécessité de réaliser l’indépendance nationale du Québec, les classes laborieuses devraient oublier complètement leurs intérêts propres et adhérer massivement au P.Q.

En système capitaliste, l’État n’est qu’un rouage, dont le rôle premier est la défense des rapports capitalistes. Il n’y a pas d’État en soi, comme on essaie implicitement de nous le faire croire. Le capitalisme moderne, qu’on appelle à juste titre capitalisme monopoliste d’État, se développe autant dans les conseils exécutifs des États bourgeois que dans les conseils d’administration des grandes corporations, même s’il y a parfois des contradictions entre les deux instances, le groupe au pouvoir étant composé de fractions aux intérêts à certains moments opposés. C’est ainsi que, tout de suite après avoir abandonné son poste de chef du Parti libéral du Québec, Jean Lesage, le chevalier du « maître chez nous », s’est retrouvé membre de l’administration de nombreuses grandes corporations. Pour les mêmes raisons finalement, c’est Robert Bourassa qui soi-disant dirige aujourd’hui l’État du Québec. Marionnette politique au sens le plus littéral du terme, il a eu le tort immense de laisser clairement voir, dès le départ, les ficelles, et aussi ceux qui les tiennent, qui l’ont hissé et qui le maintiennent tant bien que mal là où il est.

La fraction nationaliste de la bourgeoisie québécoise, comme toutes les bourgeoisies nationalistes aux prises avec le capitalisme des monopoles, avec l’impérialisme, se retrouve dans un cul-de-sac. Ainsi s’explique le caractère souvent apocalyptique de son idéologie. D’une part, sa survie comme classe nécessite l’existence et le développement du capitalisme. D’autre part, le développement du capitalisme suppose, à l’âge de l’impérialisme, la disparition progressive, comme véritables forces économiques, des bourgeoisies nationales. Le nationalisme des bourgeoisies sud-américaines et d’une fraction croissante de la bourgeoisie canadienne, par exemple, n’a pas d’autre origine n’autre explication. Menacées dans l’exercice des pouvoirs qu’elles détiennent ou qu’elles considèrent devoir leur appartenir, elles en arrivent à la conclusion que l’impérialisme va trop loin. Mais l’impérialisme est la forme historique actuelle du capitalisme, dont la loi essentielle du plus grand profit possible a entraîné l’apparition des monopoles dont l’action conjuguée domine aujourd’hui le monde occidental et une grande partie du tiers monde.

L’impasse de la bourgeoisie « nationale »

Pour les bourgeoisies nationales, c’est l’impasse totale à plus ou moins long terme. De cette impasse certains idéologues ont aujourd’hui l’intuition et, ignorant ou feignant d’ignorer les lois du développement capitaliste, ils lancent des appels vibrants et dramatiques à l’unité de la nation entière pour assurer le salut collectif que la domination étrangère compromet, n’hésitant pas le cas échéant, à utiliser à plein le caractère singulier d’une situation tout à fait individuelle à laquelle, avec la complicité, naïve ou intéressée, de la presse bourgeoise, ils tentent de conférer une portée politique qui n’existe, tous comptes faits, que dans l’esprit de ceux qui la souhaitent pour des motifs à tout le moins ambigus.

La situation de la bourgeoisie nationaliste québécoise, moyenne ou petite, est effectivement dramatique, ainsi que l’illustre à profusion toute la littérature nationaliste québécoise du dernier siècle et demi, y compris celle de Vallières. Cette littérature, qui a son origine dans le « traumatisme de 1760 doublé de celui de 1837-38, ne manque pas, pour ce qui est de ses spécimens récents, d’une explication tout à fait contemporaine : la bourgeoisie nationale québécoise, à laquelle l’histoire a refusé une existence « normale », pour parler dans les termes de René Lévesque, est appelée à disparaître. Indépendant ou pas en effet, le Québec ou bien évolue vers le socialisme authentique et c’en est fait de toutes les bourgeoisies sur le territoire; ou bien il demeure partie intégrante du système capitalisme, avec ou sans tous les aménagements qu’on voudra, et la bourgeoisie d’ici non seulement continue d’être une classe dominée, mais son rôle va décroissant pour finir par n’être plus qu’honorifique, un rôle comparable à celui qu’a tenu Robert Bourassa au cours de la crise d’octobre 1970. Perspective peu réjouissante, s’il en est, et qui explique bien des tourments et bien des angoisses. Les crises politiques ont ceci de positif, entre autres, qu’elles révèlent souvent où résident les vrais pouvoirs.

Ce que la bourgeoisie nationaliste ne comprend pas, et ce qu’elle ne saurait admettre même si elle le comprenait, car elle devrait alors travailler consciemment à sa propre destruction, c’est que l’avenir de la grande majorité, l’avenir de l’ensemble des classes laborieuses, ne réside pas dans un réaménagement quelconque du capitalisme, mais bien dans la destruction du capitalisme et la construction du socialisme. C’est que la lutte des classes est en cours, au Québec comme dans toutes les sociétés capitalistes, quoi qu’en pensent Vallières et Trudeau. Alors que ce dernier accuse les syndicats de vouloir la « provoquer », le premier prétend qu’il faudrait la remettre à plus tard, après l’indépendance. Comme s’il s’agissait du Carnaval de Québec, que certains individus organisent et dont ils fixent le lieu, la date et les péripéties.

La lutte des classes est en cours au Québec. Le mouvement indépendantiste en est une manifestation. Le mouvement révolutionnaire aussi. Deux manifestations de la lutte des classes, mais qui n’originent pas des mêmes classes.

Le PQ n’est pas un parti de masses

Le rôle historique des partis de masse a partout été d’unir les classes laborieuses et de faire progresser la lutte révolutionnaire. Là où les masses ne se sont pas donné une organisation autonome et ont accepté de suivre « leur » bourgeoisie nationale ou nationaliste dans la lutte pour l’indépendance, comme dans maints pays d’Afrique par exemple, la révolution reste à faire. Non seulement l’impérialisme, cet « ennemi commun » des bourgeoisies nationales et des classes laborieuses, n’a-t-il pas perdu un pouce de terrain, mais les rapports sociaux capitalistes, loin d’être détruits, ont été consolidés.

C’est que la lutte anti-impérialiste n’est finalement qu’un aspect de la lutte anti-capitaliste, même si à certains moments elle peut constituer l’aspect principal. Une lutte anti-impérialiste, en Amérique du Nord et en 1971, qui ne serait pas en même temps une lutte anti-capitaliste, ne règlerait rien du tout, surtout pas la « question nationale » ou « de l’indépendance nationale ». L’histoire du Québec démontre abondamment que les contradictions spécifiques à la formation sociale québécoise, qui sont celles de la langue, de la culture et de la discrimination sociale et politique liée à ces dernières, ne peuvent trouver de solution à l’intérieur du système capitalisme, surtout si l’on tient compte de la situation géographique et démographique objective des Québécois. L’idéologie nationaliste petite bourgeoisie est démagogique en ce sens qu’elle méconnaît et masque à la fois les contradictions mêmes auxquelles elle prétend apporter une solution.

Le P.Q. n’est justement pas un parti de masses. C’est le parti de la fraction nationaliste de la bourgeoisie québécoise, moyenne et petite. Le programme du P.Q. ne serait que « phraséologiquement » différent de celui d’un éventuel « deuxième » parti de masses, le P.Q. étant le premier! Il faut, en effet, se méfier de la « phraséologie ». Si la nature de classe d’un parti politique s’exprime à travers son programme, elle doit aussi, peut-être davantage, être recherchée dans la composition et dans la pratique, les actions et les prises de position, de ce parti.

À droite de Castonguay

Que le vote péquiste aux dernières élections ait été majoritairement celui des travailleurs, cela ne prouve d’abord qu’une chose, que les travailleurs constituent l’immense majorité des électeurs, cela ne prouve d’abord qu’une chose, que les travailleurs constituent l’immense majorité des électeurs. Cela prouve aussi que ce sont leurs intérêts qui sont le plus contrariés dans le système actuel. Mais cela ne change rien au fait que le P.Q. a une « stratégie » essentiellement bourgeoise, l’électoralisme doublé d’un légalisme extrêmement pointilleux; au fait que ce parti multiplie les prises de position anti-syndicales et anti-organisations populaires, allant même jusqu’à condamner ouvertement ceux de ses membres qui osent se mêler à la populace ouvrière lors de manifestations de rue ou encore à se dissocier officiellement de luttes populaires dans lesquelles ses militants s’étaient engagés derrière un député libéral fédéral, comme ce fut le cas l’été dernier au cours de l’Opération Dignité II en Gaspésie et dans le Bas du Fleuve; au fait, enfin, que les députés du P.Q. à l’Assemblée nationale sont les prisonniers chroniques du juridisme bourgeois, par choix délibéré sans doute, puisque leurs positions  en matière économique et sociale sont très souvent moins avancées que celles, par exemple, du ministre libéral des Affaires sociales. Quand on sait qu’un parti d’opposition, en régime électoral libéral, se montre toujours énormément plus progressiste qu’une fois porté au pouvoir, la « phraséologie » des péquistes à l’Assemblée nationale devient au moins aussi importante que la « phraséologie » de leur programme officiel.

L’origine aussi du Parti québécois et la composition de sa direction méritent qu’on ne les laisse pas tomber dans l’oubli. L’existence antérieure du Rassemblement pour l’indépendance nationale (R.I.N.) masque trop souvent le fait que le P.Q. est né d’une scission au sein du Parti libéral, parti par excellence de la bourgeoisie d’affaires au Québec. Il n’y a pas que Lévesque qui ait alors quitté le Parti libéral. Et parmi ceux qui l’ont suivi il n’y a pas que Lévesque il n’y pas que Lévesque qui occupe un poste déterminant au sein du P.Q. Rappelons encore que les scissionnistes libéraux ont d’abord fondé le Mouvement Souveraineté-Association (M.S.A.). Or, comme le démontre cette toute récente déclaration de Lévesque à savoir que le Québec « indépendant » (mais « associé » sans doute) serait tout disposé à « aider » le Canada às survivre advenant l’indépendance du Québec, il est clair que l’idéologie des fondateurs du P.Q. n’a pas changé quant au fond depuis l’époque du M.S.A. et cela malgré l’adhésion massive au P.Q. des ex-membres du R.I.N., parti qui avait pourtant à l’époque la réputation d’être la plus progressiste des formations politiques indépendantistes. Comme quoi l’orientation et le caractère de classe d’un « parti » ne sont pas fondamentalement transformés par l’adhésion d’« individus », si nombreux soient-ils, prétendant représenter les intérêts d’une autre classe sociale. La naïveté a des limites que la décence devrait interdire de franchir.

Le P.Q. donc est le parti de la fraction nationaliste de la bourgeoisie québécoise. Ce qui malheureusement n’empêche pas certains de ses partisans et idéologues – les néophytes sachant, comme il se doit, se montrer les plus zélés et les plus prolixes – de rêver, la conjoncture aidant, d’un autre P.Q., d’un « P.Q.-parti de masses ». Qu’est-ce d’autre qu’un rêve, en effet, que ce P.Q. dont le « contenu » du programme serait « défini à la base, dans les comités de citoyens, les syndicats et les associations locales »? Qu’est-ce d’autre qu’un rêve que cette identification absurde du P.Q. à un « front national » dont le programme serait aussi progressiste que celui du F.N.L. vietnamien, identification, en d’autres termes, d’un « parti » de classe au regroupement, au « front commun » de tous les partis et organisations, issus de différentes classe, mais partageant, entre autres objectifs, celui de se débarrasser de l’exploiteur étranger? Mais le rêve ici n’est pas le fruit pur de l’imagination. Il obéit à des intérêts de classe très nettement inscrits dans la conjoncture actuelle.

L’éveil des travailleurs

Après avoir de tous temps subi l’hégémonie des classes bourgeoises, leurs revendications étant invariablement récupérées au plan politique par la fraction nationaliste de celles-ci pour servir de matière première aux discours électoraux et aux pamphlets des porte-parole de cette dernière, les travailleurs québécois s’éveillent de plus en plus à la politique, prennent de plus en plus conscience de la nature de leurs intérêts, comme le manifeste le caractère souvent politique de certaines luttes syndicales, comme le souligne encore davantage la prolifération de ces organisations populaires, tel le FRAP, dont le programme comporte, à long terme, la prise du pouvoir par les travailleurs. Comme conséquence immédiate de ce nouvel état de choses, les appareils syndicaux affichent plus volontiers des velléités de porter leur action sur le plan politique, encouragés en cela par l’anti-syndicalisme manifeste de la direction actuelle du P.Q., lequel anti-syndicalisme, s’il devait durer, ne manquerait pas d’éloigner davantage les travailleurs de ce parti comme de tous les autres partis traditionnels. De ce danger, certains péquistes sont conscients et ils viennent de se trouver un porte-parole et, qui sait? peut-être un successeur éventuel de ce trop malhabile Lévesque à qui fait souvent défaut l’art subtil de la démagogie populiste et qui, par surcroît, a la menace de démission toujours sur le bout des lèvres.

La création au Québec, dans la conjoncture actuelle, d’un parti social-démocrate indépendantiste, d’un parti qui, comme au Canada le N.P.D., aurait l’appui officiel et financier des centrales syndicales apparaît ni plus ni moins comme une catastrophe aux petits-bourgeois qui mettent tout leur espoir, depuis toujours ou depuis hier seulement, dans une indépendance « démocratiquement conquise ». Il n’y a pas que Vallières qui ait pressenti le danger. René Lévesque ne mettait-il pas tout dernièrement les centrales syndicales en garde contre tout désir de se lancer en politique hors du P.Q. Mais si son intuition valait bien celle de son nouveau concurrent comme maître à penser du P.Q., sa façon de l’exprimer était de très loin moins heureuse : il accusait à toutes fins pratiques les chefs syndicaux de se livrer à plus de tripotages et de manigances que les politiciens, ce qui n’est pas peu dire, alors que Vallières arrivait à élever le débat au niveau des « nécessités » et de l’« urgence » de la lutte de libération nationale!

Pour conjurer la menace, plus périlleuse que jamais, de se voir doubler à gauche, le P.Q. oit, d’une part, se refaire une image plus attirante pour « tous », et les bourgeois et les travailleurs, en centrant sa propagande sur la nécessité, mieux sur l’urgence d’un « État » québécois libre, ce qui laisse à chacun la faculté de choisir pour lui-même l’État qui lui plaît, de l’État fasciste à l’État socialiste, ce dernier pôle offrant à lui seul de nombreuses possibilités, depuis le « socialisme suédois » jusqu’au « socialisme yougoslave » et, pourquoi pas? « chinois » ou « albanais ». D’autre part, le P.Q. doit aussi se donner, sinon une direction, du moins des porte-parole, plus habiles, qui sachent mieux composer avec les forces populaires et surtout syndicales, tout en demeurant le parti de la fraction nationaliste de la bourgeoisie québécoise. Et voilà un poste ouvert, non, une mission, qui semble bien avoir trouvé son missionnaire.

Le parti des masses sortira de leurs luttes

Il ne peut être question pour les classes laborieuses de laisser indéfiniment la direction de la lutte de libération nationale entre les mains des bourgeois nationalistes, parce que les intérêts de ces dernières sont essentiellement liés à la survivance du capitalisme et leur prétendue lutte contre l’impérialisme ne peut déboucher tôt ou tard, mais sans aucun doute possible, que sur un compromis avec les vrais maîtres actuels du Québec, les grands capitalistes américains, comme Nelson Rockefeller, par exemple. Et cela tien au fait qu’on ne peut lutter en même temps contre le capitalisme (impérialiste) et pour le capitalisme (national). La nature particulière de la conjoncture à un moment donné ne changera jamais rien au caractère essentiellement contradictoire de la lutte actuellement menée par les bourgeois nationalistes du Québec. Unis et solidaires, derrière la fraction nationaliste de la bourgeoise locale, les travailleurs québécois ne déboucheraient jamais que dans un cul-de-sac : bientôt deux cents ans d’histoire pour le prouver.

Comme Lévesque dut quitter les libéraux…

Il est exact que le P.Q . est le seul parti politique actuel favorable à l’indépendance. Il est exact qu’un deuxième parti indépendantiste électoraliste (ce qui n’est pas, histoire d’éviter autant que possible de verser dans la « phraséologie », un deuxième parti de masses) diviserait les votes (reste à savoir quant aux masses). Il est exact aussi que la violence spontanéiste et coupée des luttes populaires ne constitue pas en soi une voie révolutionnaire. Et alors? Parce qu’il n’existe pas encore de parti révolutionnaire, il faudrait, pour travailler à la révolution, aller à un parti bourgeois, au moins bourgeois d’entre eux! La tactique du « gauchissement » des partis bourgeois par injection d’éléments plus radicaux est bien connue au Québec. Quand Lévesque a adhéré au Parti libéral, les milieux soi-disant de gauche ont chanté victoire. La nature de classe du Parti libéral n’a pas changé d’un poil pour autant; bien plus, elle a épaissi son masque. C’est finalement Lévesque qui a dû partir. Quand le R.I.N. s’est dissous pour exhorter ses membres à se joindre au P.Q., les nationalistes soi-disant progressistes ont à leur tour crié victoire. Mais où étaient-ils donc le soir du 29 octobre dernier, tous ces « hommes de gauche » qui depuis des mois et des années « noyautent » le P.Q.? À maugréer peut-être contre René Lévesque qui, une fois de plus, venait de leur passer un Québec… La ligne politique du P.Q., elle, est demeurée inchangée et, incidemment, c’est plutôt Jacques Parizeau qui en est le porte-parole que Pierre Bourgeault.

Les masses laborieuses québécoises n’ont pas d’autres choix que de s’organiser pour la défense de leurs intérêts, qui sont ceux, à long terme, du peuple québécois tout entier. Car c’est à elles finalement que reviendra la tâche historique d’achever la libération populaire du Québec. Si de Papineau à Vallières, en passant par Mercier, le langage des politiciens petits-bourgeois n’a pas sensiblement changé, le rapport des forces au sein de la formation québécoise s’est, au contraire, complètement modifié. Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient en 1837, ni en 1867, ni en 1920. Le Québec d’aujourd’hui est une société capitaliste industrialisée, où les deux principales forces en lutte sont le capital, d’une part, et la classe ouvrière, d’autre part. Aucune transformation importante des rapports qui constituent l’essence d’une telle société ne peut s’opérer sans l’affrontement de ces deux forces opposées.

C’est cet affrontement inéluctable que la direction du P.Q. et Pierre Vallières voudraient qu’on oublie, pour le moment du moins, prétend Vallières. Si on pouvait, en effet, régler les problèmes un à un, comme ce serait plus simple et plus rassurant. Mais il arrive que les contradictions au sein de la société québécoise ne sont pas constituées d’un certain nombre de « problèmes » indépendants les uns des autres et susceptibles chacun d’une solution particulière et définitive.

La « question nationale »

Ainsi la « question nationale », que d’aucuns voudraient voir réglée au plus sacrant, est intimement liée en 1971 à la structure capitaliste du Québec. Si on peut parler ici de nation dominée, c’est qu’il existe une autre nation, un autre groupe, une autre force sociale dominante. Poser la question de savoir où réside le pouvoir de ceux qui dominent et l’absence de pouvoir de ceux qui sont dominés, c’est fournir déjà la réponse : les premiers possèdent le capital, les autres pas, même s’ils le produisent. La « question nationale », c’est-à-dire la question de la langue, de la culture et de l’autonomie politique, étant objectivement déterminée par la structure capitaliste de la société québécoise, elle-même conditionnée par la domination sur le Québec de l’impérialisme canado-américain, il est bien clair que sa solution ne peut être isolée, même temporairement, des solutions qui seront apportées aux autres contradictions. Le caractère déterminant du rôle des classes laborieuses dans le règlement de la « question nationale » n’a plus alors à être démontré. Ce rôle déterminant, les classes laborieuses ne seront en mesure de l’assumer que si elles se donnent l’instrument principal de lutte qu’est le parti révolutionnaire.

Personne ne décidera à leur place du mode d’organisation des masses laborieuses, ni Vallières, ni le F.L.Q., ni le P.Q. Une avant-garde ouvrière politisée est en train de se constituer et c’est d’elle sans aucun doute que viendra l’initiative de mettre sur pied cette organisation. Que sera-t-elle? L’analyse théorique permet déjà d’affirmer qu’elle sera politique, la solution des contradictions qui pèsent sur les classes laborieuses ne pouvant se trouver qu’au niveau politique, au niveau de l’organisation globale de la société; elle sera révolutionnaire, la solution de ces mêmes contradictions nécessitant la destruction des rapports de production capitalistes. On appelle « parti de masses » l’organisation politique révolutionnaire des classes laborieuses, parce que dans la société québécoise industrialisée de 1971, les seules classes objectivement révolutionnaires sont les classes laborieuses et, plus particulièrement, la classe ouvrière, en ce qu’elles sont les seules capables, de par la place qu’elles occupent dans le rapport des forces, de renverser les classes aujourd’hui dominantes et, par la suite, de bâtir le socialisme, en d’autres termes, d’assurer le progrès social.

La bourgeoisie nationaliste, donc anti-impérialiste, peut prendre l’initiative de la lutte, et en conserver un certain la direction. C’est ce qui se produit présentement au Québec. Ce qui n’a rien d’exceptionnel; qu’on songe à tous ces pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique en lutte contre l’impérialisme. Il ne s’ensuit aucunement toutefois que les classes laborieuses doivent renoncer à toutes formes d’organisation et attendre que la nation soit libre pour entreprendre la lutte des classes, comme dit Vallières. Comme si la lutte des classes ne constituait pas la nature politique même de toute société capitaliste. Dans l’étape actuelle de la lutte au Québec, l’erreur tactique des classes laborieuses ne consisterait pas à se donner une organisation politique propre, mais bien plutôt, possédant celle-ci, à refuser de se lancer dans des combats menés en commun avec d’autres partis ou organisations en encore à entreprendre la lutte électorale contre les partis bourgeois, y compris le Québec.

Mais il serait bien vain de parler de « front québécois anti-impérialiste » aussi longtemps que n’existera pas l’organisation politique des classes laborieuses. Il en va d’ailleurs des intérêts à long terme des petits-bourgeois nationalistes eux-mêmes que cette organisation des masses québécoises existe dans un avenir pas trop éloigné. C’est précisément le sentiment plus ou moins nettement défini de l’impuissance du P.Q. à réaliser totalement leurs objectifs, qui amène aujourd’hui certains petits-bourgeois à songer très sérieusement à l’aventure social-démocrate, laquelle, si elle devait être tentés, ne servirait les intérêts ni des travailleurs ni des bourgeois nationalistes.


[1] Vallières, Pierre, « Pourquoi le FLQ n’a plus sa raison d’être aujourd’hui », Le Devoir, Montréal, nos des 13 et 14 décembre 1971, pp. 5 et 6 et « La Gauche face au P.Q. » (le second texte intégral de Pierre Vallières), Québec-Presse, Montréal, 19 décembre 1971, pp. 2, 3 et 6.

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