(Présentation du numéro des NCS d’août 2017), 3 novembre 2016

Sous le capitalisme mondialisé, le colonialisme et l’impérialisme ont restructuré le monde. Cela a pris plusieurs formes même si l’objectif à long terme est resté le même : asservir des populations selon les intérêts des grandes puissances. Au Canada, l’anéantissement a été opérationnalisé par l’assimilation et la destruction de l’identité, de la langue, de l’imaginaire autochtone, couplées à  la destruction de l’économie autochtone, l’accaparement des terres[1] et la clochardisation des populations dans le système d’apartheid mis en place depuis la Confédération (avec la « loi sur les indiens »).

L’infâme système des pensionnats a entre-temps aggravé la déculturation des jeunes dans un climat généralisé de violence et d’humiliation produisant ce que plusieurs appellent un génocide culturel. Aujourd’hui au Québec, les 110 000 Abénakis, Algonquins, Attikameks, Cris, Hurons-Wendate, Innus, Inuits, Malécites, Micmacs, Mohawks, Naskapis, sans compter les métis et les sans-statuts, connaissent une situation économique et sociale lamentable, ce que montrent les statistiques sur le taux de pauvreté[2], l’état de la santé et de l’éducation de ces populations, de même que les crises qui ne cessent de frapper ces sociétés en détresse, et dans celles-ci, particulièrement les jeunes.

Résistances

De par des luttes épiques, éparpillées, les autochtones ont contesté cette situation les confinant à être des peuples « invisibles », selon l’expression de Richard Desjardins[3]. Dès l’arrivée des colons français et anglais, ils ont confronté leurs velléités coloniales. Au XIXe siècle, la grande révolte des métis dans l’ouest canadien menée par Louis Riel (1844-1885) a durement secoué cet « ordre », mais elle a été finalement vaincue, d’où de nouvelles spoliations.

Tout au long du vingtième siècle, d’autres luttes ont surgi. Les Cris de la Baie James ont forcé les autorités gouvernementales à accepter une certaine autonomie tout en imposant  d’importantes compensations pour la destruction des territoires causés par la construction des barrages. En 1982, les chefs des conseils de bandes créant l’Assemblée des Premières Nations (APN) s’est définie comme la voix des 900 000 autochtones  peuplant le territoire canadien. Bien que contestée par des groupes autochtones militants, l’APN s’est établie comme un interlocuteur important tant au niveau fédéral que provincial. Elle s’est également plusieurs fois opposée aux tentatives de l’État fédéral et des provinces de changer sans leur consentement la constitution

Au Québec, la crise d’Oka/ Kanesatake en 1990 a secoué l’opinion, tant du côté des Autochtones que de celui de la population en général. Par la suite, une commission royale d’enquête sur les peuples autochtones mise en place par le gouvernement fédéral a établi un diagnostic très sévère de la condition autochtone tout en recommandant l’instauration d’un troisième ordre de gouvernement pour les peuples Métis, Inuit et des Premières Nations.

Avec l’élection du gouvernement conservateur en 2006, les confrontations se sont multipliées. Les peuples autochtones se sont appuyés sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007) qu’Ottawa a finalement endossée en 2010[4]. Les luttes contre les projets extractivistes se sont multipliées un peu partout sur l’ensemble du territoire canadien. De ces résistances diverses sont apparus de nouvelles expressions organisationnelles dont la plus connue est Iddle No More, créé en 2012 par Nina Wilson, Sheelah Mclean, Sylvia McAdam et Jessica Gordon, quatre femmes autochtones de la Saskatchewan, contre l’accélération de l’exploitation des ressources (forestières, minières, pétrole et gaz, etc. sur les territoires autochtones[5]. Par la suite, des centaines de manifestations, de blocages de routes et de voies ferrées, de rencontres ont été organisés à travers le Québec et le Canada, avec des prolongements aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande et ailleurs dans le monde.

Solidarités

Pendant longtemps, les mouvements populaires et la gauche au Québec et au Canada ont généralement ignoré ou sous-estimé les réalités découlant du  colonialisme canadien. Au tournant des années 1970, des intellectuels progressistes ont cependant sonné l’alarme[6]. La « paix des braves » signée entre le gouvernement du Québec et les Cris (2002) a traduit ce dialogue entamé, mais jamais terminé. En 1990, lors de la crise d’Oka, malgré le débordement de violences et de racisme, un Regroupement de solidarité avec les Autochtones[7] a mobilisé plusieurs personnes contre cette fièvre réactionnaire.  Depuis, on observe diverses expériences de convergences entre communautés autochtones et divers groupes sociaux sur des questions d’intérêt commun, comme dans le cas des menaces à l’environnement (le projet de mine d’uranium à Sept-Îles/Maliotenam). Certains projets sont pensés pour lutter ensemble contre la violence contre les femmes autochtones (Val d’Or) et pour imposer le respect de la souveraineté autochtone, comme cela a été fait plus récemment par le travail conjoint entre Femmes autochtones du Québec et la Fédération des femmes du Québec. Des étudiants de l’UQAM se mobilisent avec certaines populations algonquines et atikamekw contre les coupes à blanc. Des mouvements écologistes et altermondialistes (comme Greenpeace et Alternatives) travaillent avec des communautés autochtones contre les inacceptables projets de pipelines. Des centrales syndicales comme la CSQ et la CSN essaient de faciliter l’insertion des travailleurs et des travailleuses autochtones dans l’action syndicale. Sur le plan politique, Québec Solidaire (QS) a manifesté un appui au droit des Autochtones à l’autodétermination est sans équivoque.

Parallèlement, la perception de la situation autochtone a changé dans certains secteurs de la population et régions. Le rapprochement est plus visible en milieu urbain, du fait de la cohabitation et de l’insertion des Autochtones dans des établissements scolaires. Il faut noter parallèlement la prolifération d’artistes autochtones maintenant connus et populaires dans la population non autochtone, et ce dans plusieurs domaines (cinéma, musique, littérature, art pictural, etc.).

Les travaux de la Commission vérité et réconciliation du Canada sur les victimes du système concentrationnaire des pensionnats, ont également contribué à faire connaître la détresse et les malheurs créés par le système colonial et à répandre dans une bonne partie de la population le sentiment que cette injustice devait être connue et faire l’objet de réparation . Aujourd’hui, des milliers de Québécois ont entendu parler des revendications des Atikamekw du centre du Québec, des Innus de la Côte Nord, des Algonquins de l’Abitibi, des Cris de la Baie James et des Inuits.

Les défis

C’est un début, mais il serait prématuré de penser que le rapprochement en cours va continuer et produire des impacts concrets et durables. Le capitalisme et le colonialisme restent dominants. Ils ne s’expriment plus tellement dans un narratif génocidaire et raciste, mais le processus d’accumulation sans fin qui est sa raison d’exister exige toujours davantage de ressources et de territoires. Comme ces ressources sont en bonne partie sur des territoires autochtones non cédés, le conflit continue. Par ailleurs, l’État fait tout ce qu’il peut pour limiter les résistances des populations, aussi bien les Blancs que les Autochtones, à qui on promet un « développement » éphémère et destructeur.

Par ailleurs, les communautés autochtones restent vulnérables, soumises aux aléas des manipulations de l’État fédéral qui cherchent constamment à instrumentaliser les structures de pouvoir autochtones. C’est le « divide and rule » traditionnel, une « brillante » ré-invention de l’Empire britannique, perpétuée dans la modernité pour opposer les peuples aux uns aux autres. L’État fédéral a par ailleurs tout fait pour attiser les tensions entre les aspirations québécoises à l’autodétermination et celles des Autochtones.

Enfin, il faut souligner que, pour lutter ensemble, la construction de véritables liens de solidarité (qui vont au-delà de déclarations vagues) prend du temps et impliquent des dialogues prolongés entre les nations concernées, ce qui exige rigueur, patience et respect, également des efforts supplémentaires pour aborder la question d’une façon non-superficielle, formaliste.

Il reste donc un énorme travail à faire pour appuyer les Autochtones dans leurs luttes anticoloniales et établir des mécanismes qui permettraient la convergence entre les peuples, seul chemin pour avancer dans la voie de l’émancipation et de construire un projet contre-hégémonique face à  l’État et les dominants.

[1] 60% des territoires des réserves ont été spoliées selon Pierre Trudel : « Du colonialisme à la décolonisation Droits et libertés, 34-2, 2015.

[2] 33 % des enfants vivent sous le seuil de la pauvreté contre 8 % en moyenne au Québec, selon le Canadian Center for policy alternatives, rapport de juin 2013.

[3] Voir le film de Richard Desjardins et Robert Monderie, Le peuple invisible, Office national du film, 2007.

[4] Votée par l’Assemblée générale de l’ONU par 143 contre 4 (Le gouvernement canadien, sous Stephen Harper, a fini par adopté cette résolution après s’est objecté pendant quelques années), la Déclaration affirme que les peuples autochtones ont le droit à l’autodétermination et peuvent déterminer  librement leur statut politique et rechercher librement leur développement économique, social et culturel. Selon la résolution, les États doivent accorder réparation par le biais de mécanismes efficaces, y compris en matière de restitution, mis au point en concertation avec les peuples autochtones, en ce qui concerne les biens culturels, intellectuels, religieux et spirituels qui leur ont été pris sans leur consentement libre, préalable et éclairé, ou en violation de leurs lois, traditions et coutumes.

[5] Plus spécifiquement, elles s’opposaient au projet de loi C-45 (2012) présenté par Stephen Harper qui voulait encore plus réduire les pouvoirs exercés par les communautés autochtones.

[6] Pensons notamment à Rémi Savard, Pierre Trudel et aux artisans de la revue Recherches amérindiennes, au cinéaste Arthur Lamothe, aux membres de la Ligue des droits et libertés du Québec.

[7] solidarite-avec-les-autochtones.org