Jonathan Durant-Folco, Ekopolitica.info -12 février 2019

Le nationalisme n’est pas d’emblée démocratique, ni anti-démocratique, bien qu’il prenne aujourd’hui certaines formes franchement autoritaires.  À l’ère de la montée des droites autoritaires, il devient commun à gauche de rejeter le nationalisme en bloc, en l’associant immédiatement au conservatisme ou à l’extrême droite. Ce réflexe anti-nationaliste, qui cherche à se prémunir contre les dérives droitières, contribue à réduire le nationalisme à sa forme caricaturale. Chaque simplification nourrit son contraire, dans un double processus de guerre culturelle concernant la glorification ou la disqualification de l’identité nationale.

Le nationalisme est foncièrement pluriel, car il revêt des formes multiples à travers les configurations sociales, économiques, politiques et historiques où il prend racine. Le nationalisme peut être plus ou moins égalitaire ou hiérarchique, émancipateur ou fascisant, selon la conjoncture déterminée dans laquelle il évolue. Chaque fois, il tente de répondre aux contradictions de son temps.

À l’époque des identités multiples, la nation ne représente plus la forme prééminente de l’identité collective. Le nation ne constitue plus le socle culturel commun sur lequel repose la reproduction symbolique de la société. La nation ne disparaît pas, mais elle perd sa position de surplomb, entraînant ainsi des réactions polarisées.

Ce décentrement ou déclassement du statut social-symbolique de l’identité nationale est l’un des principaux facteurs de la recrudescence du nationalisme, et des débats identitaires en général. Le nationalisme constitue donc une réponse ambivalente à la crise organique de l’identité collective. Celle-ci a pour corollaire le fait que les tentatives d’affirmation des identités non-nationales sont de plus en plus perçues comme des atteintes à l’intégrité culturelle de l’identité nationale-majoritaire. Ainsi procède l’antagonisme majorité/minorités qui divise l’espace public. Toutes les contradictions sociales deviennent subordonnées à cette division structurelle de l’imaginaire collectif.

Dans cette lutte pour la reconnaissance collective, plus souvent qu’autrement, le nationalisme se retrouve dans une posture défensive, en occupant le rôle du « grand défenseur » de l’identité majoritaire qui se voit assiégée par l’idéologie « diversitaire-multiculturaliste ». Lorsque le nationalisme se détache du projet d’indépendance nationale, ou des revendications démocratiques et sociales (comme dans le cas des nationalismes égalitaristes écossais, catalan ou kurde), il se recroqueville sur l’affirmation culturelle comme refuge ultime de la survivance nationale. Coupé de l’horizon émancipateur et révolutionnaire, il se retrouve donc à jouer, objectivement et fonctionnellement, un rôle conservateur.

Cela nous ramène au premier constat, et donc à la dynamique auto-alimentée de durcissement idéologique du nationalisme qui vise d’abord à se protéger contre les menaces extérieures. La trajectoire nationaliste en contexte dépressif ressemble de plus en plus à une réaction auto-immune qui tend à réifier l’identité nationale face au péril de la déconstruction, l’inclusion, la dissolution, voire le « Grand remplacement ». Au lieu de considérer la nation comme une relation sociale qui réunit des individus au sein d’une même trajectoire historique tendue vers l’avenir et travaillée par les contradictions du passé, la réification conservatrice réduit la nation à une chose plus ou moins figée, un impératif moral ou une essence à laquelle toute la réalité sociale devrait se conformer. Face à la perception d’un « danger mortel » pour l’identité nationale, le nationalisme devient toujours plus réactionnaire, et contribue paradoxalement à sa propre disqualification.

Pour échapper à ce péril d’auto-pétrification du nationalisme, qui s’auto-réifie dans sa lutte à mort contre la gauche diversitaire, le multiculturalisme, l’immigration de masse et l’idéologie mondialiste, il faut au contraire s’empresser à décentrer, refonder, reconstruire et régénérer l’idée nationale sur des bases critiques, humanistes, égalitaires et révolutionnaires.

L’objectif du « nationalisme démocratique » est double. D’une part, il s’agit de couper l’herbe sous le pied du nationalisme conservateur en contestant son hégémonie sur ce thème hyperstructurant de l’espace public. Bref, il faut briser le monopole du conservatisme sur l’identité culturelle majoritaire. D’autre part, il s’agit de réhabiliter le potentiel subversif, égalitaire et émancipateur du projet national. Le nationalisme, lorsque articulé à une logique anti-autoritaire, féministe et décolonisatrice, peut servir de tremplin à la reconquête de la capacité de décider, l’articulation des revendications de justice sociale, la régénérescence de la démocratie, et l’auto-institution de la société. Face au récit dépressif de la conservation, il faut opposer le grand récit de la refondation démocratique, élevée à l’échelle nationale. L’intuition de cette idée se trouve dans le nom d’un parti de gauche mexicain: le Mouvement de régénération nationale.

À l’heure du rétrécissement-durcissement de l’identité nationale, il s’agit de complexifier, d’élargir, de pluraliser ses significations afin de décloisonner le projet national. Contre la tendance à l’auto-ringardisation, il s’agit de renouveler et surtout de démocratiser l’appartenance nationale au-delà des prémisses étroites du laïcisme intransigeant. Un nombre croissant d’individus et de groupes sociaux pourraient dès lors s’identifier à cette représentation collective, sans faire violence à leur propre identité ou expérience vécue.

Le nationalisme démocratique vise à démocratiser la Nation, à la rendre davantage perméable à la complexité sociale du présent, dans un processus de reconnaissance mutuelle qui n’exige pas de se débarrasser de ses « particularités » pour être enfin reconnu par l’« universel ». Il n’y a pas de réconciliation possible lorsque le grand Autre exige de se départir de la représentation de soi pour être reconnu comme un membre à part entière de la société. Si l’« universel concret » de la Nation est incapable d’embrasser la complexité sociale, c’est que cette réalité échoue à intégrer les contradictions en son sein, et ne peut continuer à exister qu’en niant ce qui n’est pas elle.

Face à cette simplification de l’identité nationale qui la condamne à l’impuissance du ressentiment, il est impératif de régénérer cette idée pour qu’elle redevienne une réponse concrète et vivante aux enjeux de l’époque. Cela suppose que le nationalisme redevienne critique, c’est-à-dire sensible à ses propres angles morts, aux rapports d’oppression, aux multiples formes de domination qui irriguent la réalité sociale. Mais la critique, loin d’être une simple négation de la domination, doit parvenir à dénicher les potentialités de transformation empêchées au sein de la réalité nationale, et du monde social en général. Comme disait Marx, le principe premier du nationalisme critique-démocratique est la « prise de conscience, clarification opérée par le temps présent sur ses propres luttes et ses propres aspirations. C’est là un travail et pour le monde et pour nous. Il ne peut être que l’œuvre de beaucoup de forces réunies. »1

Les nationalistes n’ont fait qu’interpréter la nation de différentes manières, ce qui importe maintenant, c’est de la transformer. La nation sera démocratique, ou elle ne sera plus; elle doit maintenant choisir entre la régénération et la putréfaction.

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